"Ut pictura poesis", Horace


Concours de poésie : lundi 21 mars 2011 (en T3)


Les héros du roman collectif "générationnel" écrivent des poèmes...

À partir du lundi 14 mars : exposition en T3

(du 21 au 26 mars : exposition des oeuvres nominées)



"Ut pictura poesis", Horace

"La poesie est comme la peinture"




Concours de poésie
à partir d'un tableau (exposition)

Présentation sous forme de diptyque (texte et image) :


  1. Choix d'un tableau et d'un poème

  2. Composition d'un poème



    "Amant alterna Camenae", Virgile


"Les Muses aiment les chants alternés"


http://tempoeroman.blogspot.com

Poésie et déchiffrement du monde : fonctions du poète et de la poésie entre tradition et modernité

LA POESIE : descriptif n° 4

Les fonctions du poète et de la poésie entre tradition et modernité

L’engagement de l’artiste : « Poésie et déchiffrement du monde »


Perspective dominante : genres et registres

Perspectives complémentaires : approche de l’histoire littéraire et culturelle ; réflexion sur l’intertextualité et la singularité des textes.

La séquence, centrée sur les fonctions du poète et de la poésie, l’évolution des formes et le renouvellement de l’imaginaire à partir d’un groupement de poèmes (3 poèmes à formes fixes et 2 poèmes en prose), vise à définir le poétique et la poétique et à inscrire les poèmes étudiées entre tradition et modernité.


L’étude de ce groupement et la lecture cursive complémentaire en œuvre intégrale de « Spleen et Idéal » des Fleurs du mal de Baudelaire, en perspective croisée avec les 5 autres objets d'étude à partir d’une enquête anthropologique sur la place du sujet dans l’histoire des représentations (« l’autre, un sujet en question » ; « Vertige de l’artiste, entre Narcisse et Prométhée ») en lien avec la peinture, visent à situer une œuvre dans un mouvement littéraire et culturel, à discerner continuité et évolution dans les conceptions de la poésie (au sens étymologique de « création »), notamment autour des représentations de la tradition et de la modernité, à former le regard critique et à affirmer l'expression de soi par ses choix esthétiques et la création artistique.


Lectures analytiques : 5 poèmes


  1. Victor Hugo, « Fonction du poète » , Les Rayons et les Ombres », 1840

  2. Baudelaire, « Correspondances », Les Fleurs du mal, 1857

  3. Baudelaire, « Le Confiteor de l’Artiste » Petits Poèmes en prose, 1862

  4. Arthur Rimbaud, « Aube », Illuminations, 1886

  5. Alain Bosquet, « Défense du poète », Sonnets pour une fin de siècle, 1980


Lecture cursive complémentaire : Baudelaire, « Spleen et Idéal », Les Fleurs du mal, 1857

et lectures au 3ème trimestre :

de poèmes de La Pleiade : Les Regrets de Du Bellay; Les Sonnets pour Hélène et Les Amours de Ronsard

de poèmes extraits des Petits poèmes en prose ou Le Spleen de Paris de Baudelaire

d'extraits des Curiosités esthétiques de Baudelaire

des Illuminations de Rimbaud

des Poèmes à Lou et/ou d'Alcools d'Apollinaire

de La Jeune Parque, de « L'Ange » et extraits des Histoires brisées de Paul Valéry

d'extraits des Lettres à un jeune poète de Rilke

d'extraits de romans de poètes : Les cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke, Jean Santeuil et La Recherche du temps perdu de Proust, Dedalus de Joyce.


Activités complémentaires


Participation à un concours de poésie pour fêter le “Printemps des poètes” (“Ut pictura poesis”, Horace) : composition sous forme de diptyque d’un poème en correspondance avec un tableau (à partir d'un poème choisi) ;

Composition d’une anthologie poétique et rédaction d’une préface (en perspective croisée avec l'argumentation : préface justificative du choix et du classement des poèmes) ;

Composition sous forme de diptyque d’un autoportrait en correspondance avec un tableau (un portrait)

Mise en scène d'un personnage de poète dans le cadre de l'écriture d'un roman collectif “générationnel” par les élèves du lycée (en perspective croisée avec l'objet d'étude : le roman et ses personnages, visions de l'homme et du monde) : au 3ème trimestre.

Proposition d'un dossier-enquête de synthèse sur les valeurs “générationnelles” qui servira de base au travail l'écriture du roman d'apprentissage sur la place du sujet dans l’histoire de la communication et des représentations (au 3ème trimestre) : le portrait et l’autoportrait, la formation du regard critique et l'expression de soi par ses choix esthétiques et la création artistique ou comment se dire par ses choix esthétiques sur le thème : « Vertige de l’artiste, entre Narcisse et Prométhée », en perspective croisée avec l'argumentation, les mouvements culturels et artistiques, le roman, le théâtre et la peinture.



Activités / Lectures personnelles :



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"Fonction du poète", Victor Hugo

Dieu le veut, dans les temps contraires

Chacun travaille et chacun sert,

Malheur à qui dit à ses frères :

Je retourne dans le désert !

Malheur à qui prend ses sandales

Quand les haines et les scandales

Tourmentent le peuple agité !

Honte au penseur qui se mutile

Et s’en va, chanteur inutile,

Par la porte de la cité !


Le poète en des jours impies*

Vient préparer des jours meilleurs.

Il est l’homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C’est lui qui sur toutes les têtes,

En tout temps, pareil aux prophètes,

Dans sa main, où tout peut tenir,

Doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue,

Comme une torche qu’il secoue,

Faire flamboyer l’avenir !


Il voit, quand les peuples végètent !

Ses rêves, toujours pleins d’amour,

Sont faits des ombres de qui jettent

Les choses qui seront un jour.

On le raille. Qu’importe ! il pense.

Plus d’une âme inscrit en silence

Ce que la foule n’entend pas.

Il plaint ses contempteurs frivoles** ;

Et maint faux sage à ses paroles

Rit haut et songe bas !…


Peuples ! écoutez le poète !

Ecoutez le rêveur sacré !

Dans votre nuit, sans lui complète,

Lui seul a le front éclairé.

Des temps futurs perçant les ombres,

Lui seul distingue en leurs flancs sombres

Le germe qui n’est pas éclos.

Homme, il est doux comme une femme

Dieu parle à voix basse à son âme

Comme aux forêts et comme aux flots.


Victor Hugo, Les Rayons et les ombres, 1840


* Jours impies : jours sans foi, où l’on ne croit plus en rien.

** Contempteurs : adversaires qui le méprisent.


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"Correspondances", Baudelaire



La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L'homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l'observent avec des regards familiers.


Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.


Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

-- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,


Ayant l'expansion des choses infinies,

Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.


Baudelaire, Les Fleurs du mal, (1957)


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"Le Confiteor de l'Artiste", Baudelaire


Que les fins de journées d'automne sont pénétrantes ! Ah ! Pénétrantes jusqu'à la douleur ! Car il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n'exclut pas l'intensité ; et il n'est pas de pointe plus acérée que celle de l'Infini.


Grand délice que celui de noyer son regard dans l'immensité du ciel et de la mer ! Solitude, silence, incomparable chasteté de l'azur ! Une petite voile frissonnante à l'horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elle(car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perdi vite !) ; elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions. Toutefois, ces pensées, qu'elles sortent de moi ou s'élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L'énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criareds et douloureuses.


Et maintenant la profondeur du ciel me consterne ; sa limpidité m'exaspère. L'insensibilité de la mer, l'immuabilité du spectacle me révoltent... Ah! Faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau ? Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi ! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L'étude du beau est un duel où l'artiste crie de frayeur avant d'être vaincu.


Baudelaire, Petits poèmes en prose (1869, édition posthume)


*****


"Aube", Rimbaud


J'ai embrassé l'aube d'été.


Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.


La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall* blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.


Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand'ville elle fuyait les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.


En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.


Au réveil il était midi.


Rimbaud, Illuminations (entre 1872 et 1875)


* wasserfall : cascade (en allemand)




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« Défense du poète », Alain Bosquet


Ecrire un poème, est-ce une trahison,

comme devant la mise à mort d’un innocent

on détourne les yeux ? Aligner quelques mots

qui lâchent le réel pour un gramme d’azur,


est-ce dresser un paravent contre le monde

affolé dans son bain, parmi l’écume noire ?

Traiter sa fable favorite en libellule

par-dessus la rivière, est-ce oublier le pain


qui manque à l’homme ? Remplacer le vrai printemps

par un printemps verbal aux toucans invisibles

qui sont peut-être un peu de feu, est-ce insulter


notre nature ? Aimer une voyelle blanche

comme on aime sa fille, est-ce être dédaigneux

de notre amour universel, qui nous saccage ?


Alain Bosquet, Sonnets pour une fin de siècle (1980)


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SYMBOLE : ce qui représente autre chose en vertu d'une correspondance (cf. Baudelaire, Correspondances);

objet ou fait naturel de caractère imagé qui évoque, par sa forme ou sa nature, une association d'idées « naturelle » (dans un groupe social donné) avec quelque chose d'abstrait ou d'absent ; ce qui, en vertu d'une convention arbitraire, correspond à un chose ou à une opération qu'il désigne(définitions du Petit Robert).

Etymologie :

SYM/SYN : élément de la préposition grecque « sun » = « avec » qui marque l'idée de réunion dans l'espace ou le temps.

=> signe de reconnaissance dans l'Antiquité (du grec « sumbolon », d'abord morceau d'un objet partagé entre deux personnes pour servir entre elles de signe de reconnaissance) ; « symbole foi » => « credo »(en latin chrétien).


SYMBOLE et SYMBOLISME : longtemps le mot symbole* a désigné, en art comme en littérature, la représentation d'une idée ou d'une valeur abstraite (la paix, le courage) par une réalité concrète (le rameau d'olivier, le loup). Les poètes qu'on appelle « symbolistes » dans la seconde moitié du XIXème siècle reviennent, eux, au plus près de l'étymologie du mot « symbole » : celui-ci désignait, dans la Grèce antique, une poterie brisée en deux dont deux cités alliées conservaient chacune une moitié, en signe de reconnaissance. Avec Baudelaire et ses successeurs, le symbole devient ainsi la moitié visible d'une réalité qui a sa part obscur, immatérielle, suréelle ou surnaturelle. Le poème sera le lieu où s'opèrera l'acte magique de la « correspondance » entre les fragments séparés de la réalité, de l' « analogie », entre le réel et l'idéal, le dicible et l'indicible => MYTHE et SYMBOLE (perspective croisée roman et poésie).


* Les symboles : la colombe de la paix - la chouette et l'olivier d'Athéna – le poisson – la roue *

« L'Albatros », Baudelaire ; « La Liberté guidant le peuple », Delacroix (allégories)

* la roue (de la Fortune) : figure immémoriale du destin > la fortune qui se chiffre en euros;

« Fortuna » (Antiquité et MA) : symbole de l’instabilité du destin qui vous hisse et vous fait déchoir au gré d’une force divine incontrôlable (carte-clé du Tarot de Marseille : équilibre précaire et mouvement de la vie);

L'« Anankê » (préface des Misérables de Victor Hugo)


L'écriture symboliste :

Chez Baudelaire et ceux qu'il inspira directement, comm Rimbaud, Verlaine ou Mallarmé, cette conviction symboliste passe par l'utilisation de figures et de moyens poétiques privilégiés :

-- le recours aux images qui développent précisément l'analogie et ses puissances évocatrices : la comparaison, l'allégorie et surout la métaphore ou l'oxymore.

-- les effets rythmiques (enjambements, contre-rejets, coupes audacieuses) ou sonores (assonances, allitérations) avec leurs capacités « suggestives » voire « impressionnistes » ;

-- l'invention de nouvelles strophes ou de nouveaux mètres comme les mètres impairs ou le vers libre, affranchi des contraintes de la rime au profit de la scansion de la musique et du rythme.


Un groupe tardif :

Ce n'est que dans les dernières années du XIXème siècle qu'un « groupe » symboliste de poètes mineurs (G. Kahn, Stuart Merrill, F. Vielé-Greffin) se constitue à la fois dans l'entourage de Mallarmé et dans celui de Clarles Moréas, qui publia en 1886 un Manifeste du symbolisme. Mais les réussites majeures du mouvement eurent lieu au théâtre avec Maeterlinck (Pelleas et Mélisande, 1992), en peinture avec les oeuvres mystérieuses d'artistes comme Odilon Redon ou Gustave Moreau et surtout en musique. Plusieurs compositeurs – Debussy, Ravel ou Fauré – s'inspirèrent en effet directement des oeiuvres poétiques de leurs aînés comme Verlaine ou Mallarmé.





Baudelaire et le symbolisme


Baudelaire et le Symbolisme : Fonction du poète et de la poésie

Poésie et déchiffrement du monde – Autoportrait du poète : vertige de l’artiste entre Narcisse et Prométhée


« Correspondances », Baudelaire , Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », 1857 (Hatier 1ère, p. 212, Nathan 2de, p. 41)

« Le Confiteor de l’Artiste », Baudelaire, Petits poèmes en prose (Le Spleen de Paris), 1862 (Hatier, p. 194)

Lecture intégrale : « Spleen et Idéal », Les Fleurs du mal, 1857-1862-1868 (Hatier, p. 365)


Le sonnet « Correspondances », au début des Fleurs du mal, est le type même du texte qui ouvre un « courant » , qu’on appellera plus tard le symbolisme*, sans pour autant donner naissance à un groupe puisque l’ « école » du même nom ne verra le jour que dans les années 1880. L’importance de ce poème tient au programme poétique nouveau qu’il énonce dès 1857 : le travail du poète est d’exprimer, grâce à ses images et à ses symboles, les « correspondances » sensorielles ou spirituelles qui peuvent redonner un sens à notre monde moderne si « confus ». [* Symbolisme : Nathan 2de, p. 43]

Cf. lettre de Baudelaire à Arsène Houssaye : influence d’Aloysius Bertrand (Hatier 1ère p. 196)

Le rôle du poète chez Victor Hugo, et encore chez Baudelaire, est d’être réceptacle du divin, de recueillir, de saisir intuitivement les mystérieuses correspondances entre le temporel et l’éternel, le fini et l’infini, le « Ciel » et la « Terre », d’écouter ce que Dieu, à travers par exemple le « Beau » et la « Nature », dit à l’homme ici-bas dans une système de correspondances verticales : « La Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles ; ».

Toutefois, le symbolisme de Baudelaire remet en cause les notions de « Bien » et de « Beau » (cf. La Charogne »), ouvrant par là la voie à la modernité avec une poésie plus trouble, celle des « fleurs du mal » : le poète redéfinit « L’Idéal », son « idéal » où les aspirations élevées se mêlent à des considérations plus sensibles, plus subversives, un « idéal » plus complexe que celui qui invite à s’élever vers des principes supérieurs. Moins manichéen que celui de Victor Hugo, le symbolisme de Baudelaire est aussi une « poésie du mal » inspirée par le « spleen ». Le poète révolté, « maudit », est en proie à la double postulation, Dieu et Satan, le « spleen » et l’ « idéal ». L’ « idéal » baudelairien peut être celui qui correspond à une vision métaphysique avec les « vivants piliers » des « forêts de symboles » d’une « Nature » comparée à un « temple » (« est ») dans un système de correspondance verticale établi à partir de symboles qui permettent à Dieu de communiquer avec les hommes, le poète étant chargé d’interpréter les signes (« Tout est signe et tout signe est message », Proust) comme l’explique Victor Hugo dans « Fonction du poète ». Mais les « correspondances » de Baudelaire sont aussi horizontales (d’où le pluriel du titre de « Correspondances »), ainsi que le souligne la construction du sonnet avec le deuxième mouvement à partir de vers 8. L’aspiration vers l’« Idéal » imprégné de religion et d’idéaux élevés des poèmes plus désincarnés du début de la section « Spleen et Idéal » cède de plus en plus la place à une poésie du sensible, de la sensualité avec une « Nature » personnifiée (« le langage des fleurs et des choses muettes », « Elévation ») qui se fait moins réceptacle du sacré et interprète du divin qu’il y paraît dans un renversement fantastique annonciateur des Illuminations de Rimbaud (« Une fleur qui me dit son nom », « Aube ») : « L’homme y passe à travers des forêts de symboles / Qui l’observent avec des regards familiers. » Le symbolisme de Baudelaire est donc spirituel (métaphysique) et sensible, sensuel, partagé entre l’éblouissement de certaines évocations et l’amertume du retour au réel. Les « synesthésies » baudelairiennes établissent des correspondances verticales et horizontales, entre les différents sens : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » dans « une ténébreuse et profonde unité ».

La poésie tourmentée de Baudelaire est surtout celle d’un poète en souffrance et en révolte , partagé entre les images de « gouffres » et d’ « abîmes » et l’aspiration vers ce qui lui permet à l’âme de s’élever, Dieu et Satan. Même si c’est un dieu terrible, Chronos (dans la mythologie grecque, le dieu cruel du Temps dévore ses propres enfants), qui a le dernier mot dans le dernier poème de la section « Spleen et Idéal » des Fleurs de mal avec le poème de « L’Horloge », la poésie de Baudelaire reste, comme celle de Victor Hugo incantation, chant sacré d’un « voyant » messager du divin, d’un démiurge déchiffreur du monde chargé d’établir un lien entre le Ciel et la Terre selon la tradition orphique : « Ecoutez le rêveur sacré », enjoint Victor Hugo.


« C’est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la Terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout de qui est au-delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus évidente de notre immortalité. C’est à la fin par la poésie et à travers la musique que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau. » Baudelaire, Notes nouvelles sur Edgar Poe.


Le Symbolisme de Rimbaud (dans Une saison en enfer, « Alchimie du verbe », p. 213 ; les poèmes en prose des Illuminations, « Aube », p. 214) et de Stéphane Mallarmé (« Les mots s’allument de reflets réciproques », cf. p. 215) devient de plus en plus « sorcellerie évocatoire », le poète se fait « voleur de feu », « broyeur de poison » ; « alchimiste du verbe » selon les expression de Rimbaud, sans arrière-plan religieux. L’aspiration vers le haut, ce qui dépasse l’homme et le pousse à s’élever dans un élan d’enthousiasme poétique prométhéen (étincelle divine : l’enthousiasme n’est-il pas « avoir un dieu en soi » suivant son étymologie : « theos », dieu ?; « étincelle motrice et joyeuse », pour Proust), s’il ne se réfère plus explicitement comme chez Victor Hugo (qui était croyant) ou Baudelaire (marqué par son éducation chrétienne), à la religion et à un Dieu particulier, demeure tension vers le sacré, le « mystère » de la vie, dans une œuvre qui reste pour Mallarmé « musicienne du silence ». C’est peut-être pourquoi « les mots se lèvent avant leurs sens » pour René Char, chargés des mystères (divins ?) dont seul Orphée, le « rêveur sacré » a le secret…

(cf. Cocteau et l’importance du rêve et de l’inconscient pour les poètes surréalistes ; Jean-Baptiste Pontalis, Le Dormeur éveillé).

« J’ai seul la clé de cette parade sauvage », « Parade », Illuminations, Rimbaud (« Je suis maître du silence »).

Même si « on construit un poème comme une machine » déclare Edgar Poe, traduit par Baudelaire, la poésie garde son mystère (« Silence de l’œuvre qui parle, parole de l’homme qui écoute. » Roland Barthes), un mystère qu’il serait vain de réduire à une analyse des signes formels, fût-elle « méthodique » (cf. métrique et prosodie : la versification, p. 372). ..

Un poème ne se réduit pas comme une équation mathématique…


« L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible », Paul Klee


Thèmes associés : la liberté et l’exotisme, l’évasion, le voyage intérieur ou extérieur ? (cf. le symbolisme de « L’Invitation au voyage » ) ; Lautoportrait du poète : « L’Albatros ».


Baudelaire, Les Fleurs du Mal (1857 – 1861 – 1868)

Dans l'un de ses projets de préface pour les Fleurs du Mal, Baudelaire écrit : " Il m'a paru plaisant, et d'autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d'extraire "la beauté" du Mal" *

cf. « une souffrance positive » ? « Le Confiteor de l'Artiste »

Les Fleurs du Mal de Baudelaire dans la première édition de 1857 ne représenteraient-elles pas, en cinq actes, inégaux le motif du drame cher aux « Romantiques » de la chute de l'"Ange" : "Spleen et Idéal" ou l'élévation au premier acte, puis " Fleurs du Mal" ou la chute, et enfin "La Révolte", "Le Vin" et "La Mort" pour signifier le sentiment d’échec du poète ?

Tel un nouvel Icare ou un « Prométhée moderne », le poète « voyant » aurait osé défier les dieux qui l'auraient châtié pour avoir donné le feu de l'éternité et de la vérité aux hommes par l'intermédiaire de la poésie.

La tentative alchimique initiatique des Fleurs du Mal pourrait aussi être assimilée à la descente aux Enfers d' Orphée pour sauver son Eurydice, "la beauté" (les "fleurs" de rhétorique ou d'amour des Fleurs du Mal ?) qu'il chercherait à "extraire" des servitudes et des turpitudes du siècle vulgaire, du "Mal" lié à la temporalité et aux contingences de la condition humaine, ici-bas. C'est pourquoi le poète du "spleen" et de "La Révolte" explique dans un de ses projets de préface pour Les Fleurs du Mal, non sans un certain orgueil démiurgique : "Il m'a paru plaisant, et d'autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d'extraire "la beauté" du Mal".

La première section des éditions de 1857 et de 1861, la plus longue, « Spleen et Idéal » semble en effet mettre en scène la difficulté de l'envol avec l'allégorie de "L'Albatros" dès l'ouverture , aussitôt après "Bénédiction", avant la chute dans le Styx de "L'Irrémédiable" et la sanction définitive du dernier poème de cette section, "L'Horloge" en clôture du premier acte de cette tragédie composée de 85 poèmes pour dénoncer les méfaits du temps et de l'ennui qui auraient raison des aspirations élevées du poète, prisonnier de l'"épaisseur de vulgarité" du monde moderne.

Condamné au "spleen" et à la prison des lois de la temporalité, "l'homme spirituel" vivrait un véritable enfer sur la Terre, incapable de dépasser le destin de son incarnation pour atteindre l'"Idéal".

« Spleen » <>« rate » : « humeur noire », mélancolie passagère sans cause apparente caractérisée par le dégoût de toute chose. Son sens est plus fort que celui du « mal du siècle » romantique, vague à l’âme ou « vague des passions » de Chateaubriand, sentiment de malaise diffus ou de « cafard » (familier) => « le soleil noir de la mélancolie », Nerval. CHAGRIN – ENNUI – DESESPOIR (au sens métaphysique : appel des « abîmes », du gouffre, de l’enfer, du mal… de l’homme « en proie à la double postulation baudelairienne », entre Dieu et Satan).

La deuxième section du recueil, la quatrième de l'édition de 1861, composée de neuf poèmes, s'ouvre de manière significative par "La Destruction" pour traduire l'état de déréliction du poète. La tentative du deuxième acte de cette tragédie poétique, "Fleurs du Mal" qui faisait suite en 1857 à "Spleen et Idéal", prolongée en 1868 par "Les Fleurs du Mal" (la septième section de l'édition de 1861), pourrait bien exprimer un revirement du poète déchu amené à accéder au "beau" par l'expérience de la laideur pour fonder l'esthétique de la poésie à venir, à "extraire "la beauté" du Mal" *. Ce n’est sans doute pas un hasard si déjà, dans le poème « Idéal » de « Spleen et Idéal », « Lady Macbeth, âme puissante au crime » incarne la beauté du mal : « Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses / Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal. ».

* «le beau est laid, le laid est beau », prédisaient les sorcières de Macbeth de Shakespeare. (cf. La « révolution esthétique » de Victor Hugo : la préface de Cromwell, « La Bataille d’Hernani », 1830 ; « Réponse à un acte d’éducation »).


De la recherche de l'"Idéal" éternel et inaccessible à un mortel, il ne resterait plus dans les trois derniers actes de l'édition de 1857 ("La Révolte", "Le Vin", "La Mort") de même que dans certains poèmes déjà de "Spleen et Idéal", dans les "Fleurs du Mal" de 1857 et "Les Fleurs du Mal" de 1868, les "Tableaux parisiens" et les "Epaves", que la nostalgie du monde rêvé et l'écartèlement du poète en proie à la double postulation, angélique et satanique; même si "l'Ange de révolte" semble se manifester de plus en plus intensément au fil du recueil et prendre progressivement toute la place dans le cadre théologique construit par le poète, suivant une évolution qui témoignerait d'une révolution dans l'idéalisme mystique de Baudelaire. Déchiré par l'antagonisme de la chair et de l'esprit, incapable d'échapper à la souffrance liée à l'incarnation dans le temps et à la fatalité du péché, le poète qui aurait échoué dans son engagement mystique et esthétique à faire correspondre le "Ciel" et la "Terre" ainsi qu’il se le proposait dans le manifeste poétique de « Correspondances », trouverait dans un ultime et superbe sursaut d'orgueil (satanique ?) dans les difficultés rencontrées, dans son aveu d'échec même et la souffrance acceptée comme une nécessité rédemptrice, la satisfaction d'une expérience poétique fondatrice d'une nouvelle esthétique *: la "beauté" du "Mal" des Fleurs du Mal.

* une esthétique du chiasme et de l'oxymore :

« Ah! Faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellemement le beau ? »

(« Le Confiteor de l'Artiste »)

« C'est la contradiction qui donne la vie en littérature », Illusions perdues, Balzac

« Correspondances », Spleen et Idéal, IV, Les Fleurs du Mal, 1857 (sonnet) ; « L’Albatros » ; « Elévation », III ; « Les Phares », VI ; « La vie antérieure », XII ; « La Beauté », XVII ; « L’Idéal », XVIII ; « La Chevelure », XXIII ; « Harmonie du soir », XLVII ; « Le Flacon », XLVIII ; « L’Invitation au voyage », LIII ; « Moesta et errabunda », LXII ; « Spleen », LXXVIII ;